Mercredi 10 avril 2013 : Premier de Cordée sous haute surveillance….

Il ne fait pas chaud à 7h00 du matin sur le parking du Boréon… mon thermomètre accroché au sac affiche –8°C… Linda mains nues s’affaire sur le réglage de ses raquettes et commence à sentir la horde de loups lui attaquer les phalanges… Hervé « surmotivé » est loin des tracasseries vestimentaires. Il attendait ce moment pour nous montrer son aisance en crampons piolets. Nous lui donnons l’occasion de s’exprimer, de passer en tête et de gérer intégralement la course. Nous ne le quitterons pas des yeux. Il va pouvoir prendre confiance en escalade mixte…. Premier de cordée sous haute surveillance !

Objectif du jour: l’arête Nord du Cayre Archas.

On vient de remettre pour la énième fois un projet au PELAGO. Il a neigé 10 cm de neige froide lundi. De la neige roulée. Les infos que j’ai de St Martin Vésubie ne m’ont pas rassuré. Avalanches de fonte dans les versants EST, vent fort de WNW sur les crêtes hier, et redoux maintenant qui va prendre de l’ampleur en régime de foehn … autant dire que c’est maintenant ou jamais !

Sans traîner nous remontons le chemin du col de Salèse. Les petits cris de Linda attirent notre attention. Ses doigts ne se réchauffent pas. Son amoureux n’étant pas de la sortie, je m’empresse de lui glisser ses mains sous mon tee-shirt pour lui offrir un peu de chaleur … mummmm

Sous le col de Salèse, la neige est dure. Hervé coupe droit dans la pente en direction du col des Adus. Sur ce versant Est, le soleil redonne le sourire à Linda. La vue est superbe, la neige porte bien , le regel de la nuit a bien fait son œuvre. Du moins c’est ce que je croyais…

A l’attaque du couloir la neige redevient molle et calme nos ardeurs. La progression ralentit. On brasse. Jusqu’aux genoux, puis jusqu’aux cuisses. On se relaye… 50 pas chacun. Cordée réversible devenue laborieuse où chacun apporte de son énergie. Derrière nous la Cime du Rogué, Frémamorte, le Giegn. Tous ces sommets gavés de neige pour le plaisir des skieurs.

Hier, Georges mon collègue nivologue, a fait partir une plaque au col de La Lombarde. Il a rebroussé chemin. Plus haut, sur des pentes soutenues, les  plaques avaient une épaisseur de 30 a 40 cm . Les conséquences auraient pu être plus fâcheuses.

Au dernier quart du couloir Hervé retrouve un bon appui des jambes. Il sort le premier au petit col. Derrière lui c’est un peu la guerre des tranchées. Il se lance dans une belle traversée pour gagner un second petit couloir. L’ambiance est magnifique. A cet endroit la neige est nickel. Mais nous sommes passés à l’ombre et Linda continue de se battre avec la meute de loups qui ne veut toujours pas lâcher ses gants. Elle ne sent plus ses doigts. J’engouffre de nouveau ses mains à même la peau contre mon torse velu… re mummmmm….

Hervé qui connaît l’itinéraire, nous fait le topo. Une désescalade, un petit crochet sous un bloc et une petite pente de neige un peu raide pour venir se positionner sous une étroite cheminée. Neige et glace mêlées vont pimenter son ascension.

Sur le terrain ça se complique un peu. La quantité de neige a déblayer lui prend du temps. Il perd quelques stoppeurs qu’on voit s’échapper et glisser dans le vide. Linda ne se réchauffe pas. Elle s’inquiète de gelures qu’elle a connues dans le passé. Je vois à son visage qu’elle ne s’amuse plus du tout. Ses orteils lui sont maintenant complètement étrangers. Il faut vite changer de rythme, et retrouver le soleil.

Notre premier de cordée gravit la cheminée un piolet dans chaque main et à ma demande pose immédiatement un relais sur la selle. Nous changeons de mode de progression. De la corde tendue nous passons à un assurage plus conforme.

Malgré une bonne protection Linda ne peut grimper qu’avec un bras . Une de ses mains ne répond plus. Elle se hisse tant bien que mal, courageuse. Je sais à ce moment précis, qu’il va falloir reconsidérer la suite de la course et gérer simultanément la progression de Hervé et le mental de Linda. J’envisage la retraite, sans en parler. Dans un geste maladroit j’explose l’écran LCD de mon appareil photo.

Hervé repart en traversée sur une petite « virette ». Les piolets trouvent leurs coincements au dessus de sa tête. Il se débrouille bien le bougre!. Nous avons choisi de continuer à la vue du soleil sur la crête faîtière. C’est ce que je ne cesse de souffler à l’oreille de Linda pour lui faire tenir le coup. Elle a les larmes aux yeux. Sa voix a changé et ça impressionne Hervé. Il gravit la pente prudemment.

On ne voit toujours pas de rocher apparent. Tout est plâtré de neige, les protections ne sont pas faciles à trouver. Il passe beaucoup de temps.. Il finit par gagner un arbre tout près de l’arête et un gros bloc qui semble tenir où je lui demande de bâtir un bon relais. Linda va pouvoir se mouvoir. Mais encore une fois ses mains ne se ferment plus autour du manche de son piolet. Elle est à bout de nerfs. Je lui frictionne les doigts. Je fonce sur Hervé, puis assure à mon tour Linda qui peut retrouver un brin du soleil trop timide à son goût.

En dressant la tête, à quelques longueurs de corde seulement, je vois la ligne de crête et le sommet du Cayre Archas. C’est plaqué ! C’est pas engageant. Moi qui croyait qu’on en avait fini! La neige ne me plait pas du tout, je sais qu’il y a eu beaucoup de vent hier, et je commence à compter les petits drapeaux rouges qui s’agitent autour de nous depuis un moment. Il faut savoir renoncer. La sagesse est évidemment de redescendre. La majeure partie de l’itinéraire a été parcouru . Et quand bien même, notre véritable objectif c’est de rentrer tous les 3 ce soir à la maison, contents.

Jérôme pourra compter jusqu’à 10 sur les doigts de sa petite Linda.

La suite est formatrice pour Hervé. Battre en retraite n’était pas prévu. Reconsidérer la course, chercher la meilleure descente, sécuriser les rappels, et retrouver nos traces pour vite aller au soleil. Psychologiquement ça va mieux pour Linda. Elle sait que son calvaire ne va pas durer. Je reprends l’initiative sur Hervé, et descends le premier en rappel pour rejoindre un arbre providentiel. La cordée me rejoint puis on tire un second rappel dans une cheminée par dessus des blocs coincés. En tirant à gauche en bout de corde, nous prenons pied dans un des couloirs, juste au niveau d’un point de protection qu’on avait rencontré.

La suite se déroule bien. Chacun descend avec un autobloquant sur la corde que je laisse pendre. Nous retrouvons l’itinéraire de montée,  puis rapidement la baisse des Adus où le soleil peut enfin redonner à Linda un peu de joie.

Il nous reste à enlever nos crampons, chausser nos raquettes et filer. L’empressement de Linda en ramasse dans une grande pente de neige nous rappelle à l’ordre. Dans son dos une petite avalanche se forme très vite et prend du volume. Linda est obligée de s’écarter vers les arbres pour la laisser passer. Il est vraiment temps de rentrer.

Le petit trio a bien fonctionné. Le but de la sortie a été atteint, même si nous avons rebroussé chemin sur l’arête finale. C’est un bel itinéraire, varié et intéressant, que nous referons. Ne serait ce que pour récupérer le matériel.

Aldo

Notre course en images:

 

surprise pour Hervé:     » …tu prends les rennes ! »

il ne se fait pas prier…

et nous suivons ses traces…

c’est par là …

derrière nous, les Tablasses, les Cayres des Bresses, la cime de Fremamorte…

sur les pentes de l’Adus

le Giegn

le Mercantour dans toute sa splendeur…
le couloir n’est plus bien loin

Hervé pavoise…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

et attaque le couloir…

tout va bien pour les encadrants, notre poulain assure !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Hervé dans la traversée…

Linda, visage crispé à la sortie du 1er couloir, comme un bloc de glace  sorti tout droit du congélateur…

puis à son tour dans la traversée

Linda remonte la pente …

tandis qu’Hervé s’approche de la cheminée

… et disparait dans la petite goulotte

Linda en difficulté bénéficie d’une attention toute particulière…

avec un seul bras…

le bras droit

Hervé au relais assure Linda. Mon appareil photo explose.

Hervé doit sortir maintenant la dernière longueur

Linda sert les dents et s’accroche…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Notre dernière photo. Mon appareil rend définitivement l’âme…

 

 

Toute ascension se nourrit d’une douleur dépassée… monter, c’est surmonter  … (Gustave Thibon)

 

 

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